Leïla Sebbar, Fatima ou les Algériennes au square, Elyzad, 2010, pp. 54-56. Les lettres aux frères d'Algérie, c'est Dalila qui les écrivait, une fois par mois. Elle disait que tout allait bien, que tout le monde était en bonne santé, qu'elle espérait qu'il en était de même pour tous, grands et petits au village, puis après ces formules d'usage toujours les mêmes, elle annonçait une naissance, une fête pour une circoncision, des réussites à des examens... Tout ce qui était bon.... Pour ce qui était mauvais, on n'en parlait pas. La petite soeur, morte à l'hôpital au bout de huit jours, Dalila l'avait su parce qu'il était difficile de cacher à la fille aînée la perte d'un bébé pour lequel sa mère, enceinte de sept mois et demi, avait été hospitalisée, personne n'en savait rien. Le père n'en avait pas non plu discuté avec ses amis et les amies de sa mère n'habitaient pas la même région qu'elles. Elles n'avaient donc pas de raison d'en parler dans les lettres qu'elles faisaient écrire chez elles. Si le père avait été au chômage on ne l'aurait pas dit, ni s'il avait passé plusieurs jours à l'hôpital. On demandait d'envoyer des épices qui ne se trouvaient pas facilement ici. La tête du magasin, des herbes médicinales que sa mère connaissait bien, avec lesquelles elle fabriquait des breuvages ou des baumes dont les enfants s'enduisaient à la moindre écorchure. On disait presque toujours qu'il faisait froid, pourquoi le cacher. On connaissait aussi le froid dans les villages de Kabylie. Dans le tiroir juste au-dessous de celui des papiers et des lettres, la mère avait gardé les cahiers d'école des enfants. Surtout ceux de la fille aînée Dalila, parce qu'elle travaillait bien. Elle aimait cette jolie écriture, ces pages quadrillées, remplies, soulignées, les textes et les problèmes corrigés, en rouge dans la marge, ce que Dalila lui avait appris à reconnaître, les B pour bien, les TB pour très bien. Elle n'était pas allée à l'école. Elle aurait bien voulu. Mais sa vie était comme ça, sa vie. Les cours d'alphabétisation avaient lieu trop tard le soir, elle était fatiguée et même si son mari avait accepté qu'elle s'y rende, elle n'y serait pas allée régulièremant. Sa fille lui avait appris aussi à signer son nom mais elle ne voulait pas l'empêcher de travailler à l'école.
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Actualisation : novembre 2011 |