Leïla Sebbar
C'était leur France, En Algérie, avant l'indépendance, Textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Gallimard, 2007.

 

Préface de Leïla Sebbar
La France, on l'aime on la déteste

On est en Algérie française, avant 1962.

Des écrivains racontent leur France dans l'Algérie de l'enfance et de l'adolescence. Familles aisées, instruites. Musulmanes, juives, chrétiennes, laïques aux appartenances politiques diverses. Des récits ironiques, tendres, sarcastiques, joyeux, violents, parfois nostalgiques.

De 1920 à 1956,  ces écrivains naissent dans une Algérie “partie intégrante de la France”.

Pour la beauté des noms, on lira une géographie natale d'après la “carte murale Hachette n0 23 bis ALGÉRIE, par Monsieur Louis François, inspecteur général de l'Instruction publique”. On voyage ainsi, depuis les Plaines littorales (vert sapin), Oran, Mostaganem, Alger, Fort-de-l'Eau, Collo, jusqu'aux Plaines intérieures et Plaines montagneuses (vert amande, vert anis), Marnia, Tlemcen, Téniet-el-Had, Blida, Boghari, Tizi Rached, Aumale, Constantine et enfin les Hautes plaines (orange, safran), Mou, Tousnina, Sébaïn, Bou-Saada.

Comme si ces cartes murales d'Algérie n'existaient pas, les écoliers algériens font de la seule carte murale de la France leur rêverie. Parce que “la France est partout”?  La “Puissante Métropole”  fascine filles et garçons.

La France glorieuse de la Grande Guerre, ses soldats “indigènes” de l'armée d'Afrique, c'est La Marseillaise qu'on chante autour du kiosque et du monument aux morts, la France résistante, c'est le Chant des partisans qu'on entend dans “Alger, capitale de la France libre”.

La France et ses lumières éternelles, universelles. (“Marianne mère protectrice... féconde et guerrière.” C'est la République, Liberté Égalité Fraternité, “Nous étions la France”, et la célèbre École normale d'instituteurs à Bouzaréa (Alger) dit et répète: “Nous faisons la France.”

La France moderne, industrieuse, “ingénieux comme un Français”, ses réalisations, ses objets raffinés: papier-toilette et talons aiguilles, thé en sachet et sorbetière, c'est aussi le cinéma, la bande dessinée, la radio, la télévision.

La belle langue de France (sans l'accent), on l'apprend à l'école de Jules Ferry. Instituteurs et institutrices de France (blondes, les yeux bleus, le teint clair), les meilleurs... La langue et ses mystères.

La langue des poètes habite les maisons musulmanes, “Hugo faisait partie de la famille”, les grands-pères récitent des alexandrins et Lamartine donne partout de la voix. Dans de petits cahiers, la fille que son père conduit à l'école, le premier jour, écrit son journal intime en français.

Et puis, la Française est la belle étrangère. Raffinée, élégante. Ne dit-on pas: “Beau comme un Français”? Le féminin s'entend plus souvent et les garçons épient les Françaises dans la rue, les cafés, elles fument, les corsages sont décolletés, premiers émois érotiques.

Une France idéale, donc, en Algérie.

Si ce n'est que la République française est aussi une République coloniale qui a fabriqué des Français plus français que d'autres. Les différences de statut entre “communautés” musulmanes, chrétiennes, juives (au plan juridique, civique, politique) provoquent des inégalités, des injustices, des ruptures graves. Filles et garçons en souffrent. On peut lire les signes avant-coureurs d'une guerre annoncée par les massacres de 1945. Sétif. Guelma. Par ailleurs, les mesures de Vichy en 1940 ont renforcé l'antisémitisme qui s'est exprimé à plusieurs reprises en Algérie. Les juifs français ne sont plus des Français, les enfants sont privés d'école, les fonctionnaires de leurs emplois. Deux années infernales. Certains disent “Pétain” au lieu de “Putain”... Défense dérisoire devant un phénomène d'une telle ampleur.

Comment aimer cette France-là?

“Honte d'être française” face aux violences de la France coloniale, cri de désespoir et de colère. Une petite fille française qui habite les hauts plateaux refuse La Marseillaise, le sapin de Noël et le père Noël, “les poupées raides et froides”, un cadeau de France. Une institutrice dit à l'enfant qui vient de lire son poème “Une Arabe ne peut pas écrire ça”, une autre institutrice, ailleurs, maltraite ses élèves musulmans. Les Algériens musulmans sont absents du paysage littéraire et historien des livres de France, l'Algérie est absente, sa civilisation séculaire invisible, c'est “la France officielle” qui domine. “Des choses sans noms. Des noms sans choses.” Où sont-ils, tous les autres? Qui sont-ils?

Des gestes de résistance (il y en eut tout au long de la conquête et de la présence françaises) symboliques, celui de l'un des chefs de la puissante confrérie d'El Hamel, près de Bou-Saada : il tend la main gauche, la “mauvaise main” aux autorités françaises en visite dans un “Territoire du Sud” “pacifié”.

La France glorieuse, généreuse, juste, la voici França agressive et violente.

Et c'est la guerre.

Dans les maisons, la voix des poètes s'est tue. La France force les portes, les bottes des soldats piétinent livres et vêtements jetés à terre. Les parachutistes avec leurs chiens terrorisent, insultent, arrêtent, assassinent les hommes, pères, oncles, grands-pères. “J'ai détesté la France”, dit celui qui a vécu avec Victor Hugo dans la maison familiale.

La peur, la haine, la mort. “Les bombes et le chocolat.”  Où est la France? La belle, la grande, la lumineuse?

C'est dans l'obscurité que s'accomplissent les derniers gestes. Désemparés, ceux qui abandonnent malgré eux le pays natal profondément aimé pour une France réelle, inconnue, où ils n'ont pas désiré vivre ; désespérés ceux qui ne vivront pas dans l'Algérie algérienne pour laquelle ils ont travaillé, utopie restée à l'état d'utopie ; heureux ceux qui ont résisté, ils vivent désormais dans une Algérie pour tous, libre et juste... pas pour longtemps.

Les voix et les mots des écrivains se croisent et se décroisent. Amour-haine d'une rive à l'autre de la Méditerranée. Une longue histoire complexe, féconde. Qui fait écrire.
 

LEÏLA SEBBAR

Photographie : Leïla Sebbar parlant de C'était leur France
aux Archives Nationales (France Ô, Tropismes, juin 2007)

 

Actualisation : juillet 2007