Leïla Sebbar
Journal d’une femme à sa fenêtre (Suite 7)
19 août – 3 septembre 2011

Avec D. vers la Gonterie (Dordogne). Noyers-sur-Serein, Annick et Jean-Claude Gueneau, Dijon-Aflou. Aligny-en-Morvan, le village d’enfance de Jean Genet. Périgueux, l’école de ma mère, rue Jules Ferry, Shérazade. Chenaud, le monument aux morts, la cigogne. Paussac, l’enseigne Singer a disparu. Le cours de la Dronne. Angoulême, le cimetière des Bardines, « Carré israélite » et ossuaires musulman et indochinois. Courcy-aux-Loges, vers Pithiviers, À la belle Eugénie.

 

19 août

Avec D. vers la Gonterie. Sébastien et Lucien nous rejoindront, après « la maison de Corse », peut-être Ferdinand.
On s’arrête à Noyers-sur-Serein en Bourgogne, le joli village dont m’ont souvent parlé Annick et Jean-Claude Gueneau de Dijon, où je les avais rencontrés en 2005 pour Mes Algéries en France. Jean-Claude Gueneau avait passé un an et demi à Aflou en 1961-1962. Après un échange de lettres, il a écrit un récit publié aux éditions Bleu autour en 2010, Aflou, djebel Amour, avec des contes d’Aflou collectés par Nora Aceval. Je présente le livre le 9 décembre 2011 à la médiathèque de Dijon avec Annick Gueneau et Luc Thiebaut.
À Aligny-en-Morvan, le village où l’écrivain Jean Genet a passé son enfance dans une famille d’accueil. L’enfant Jean aime lire, il lit. En prison il lit, il écrit. Sur la place du village, l’église, en face l’école et le monument aux morts, comme dans tant de villages de France. La maison d’accueil n’est pas loin. Elle est à vendre. Une plaque commémorative dans la « rue Jean Genet » dit, lettres dorées sur marbre chiné, cassé en haut à gauche :

« Monsieur François Mitterrand
Président de la République
a dévoilé cette plaque
le dimanche 26 juin 1994
MAISON D’ENFANCE DE JEAN GENET
de 1911 à 1924 »

Je fus élevé dans le Morvan par des paysans
Quand je rencontre dans la lande
Des fleurs de genêts j’éprouve à leur égard
Une sympathie profonde.
Jean Genet

En face, une jolie maison fait office de bibliothèque. C’était déjà une bibliothèque, Jean Genet enfant ?


Aligny-en-Morvan. Village d’enfance de Jean Genet (août 2011), coll. part.


Aligny-en-Morvan. L’école, le monument aux morts
dans le village de Jean Genet (août 2011), coll. part.


Aligny-en-Morvan. La maison d’accueil de Jean Genet (1911-1934) (août 2011), coll. part.

Il ne savait pas qu’il aimerait les jeunes combattants palestiniens et qu’il écrirait Un captif amoureux.

 

22 août

À Périgueux où je suis passée si souvent en allant à la Gonterie et depuis la Gonterie, je trouve enfin l’école de ma mère, rue Jules Ferry (1832-1893) « Ministre de l’Instruction publique ». Une belle école de la Troisième République, une école comme je les aime, celle que je cherche lors de mes voyages en France, au hasard de mes pérégrinations et je les trouve. Inscriptions gravées dans la pierre. Je les aurais envoyées à ma mère, à Nice.



Périgueux. Écoles, rue Jules Ferry (août 2011), coll. part.

Comme à Moulins, un restaurant Shérazade (Pierre Thomas m’avait envoyé une photo), dans le quartier ancien de Périgueux. L’Orient en traduction populaire, comme les kebabs turcs dans chaque ville de France où je passe…
Photo 6 : Périgueux (août 2011), coll. part.

 

23 août

Avec D. à Chenaud, au bord de la Dronne, le village d’enfance de ma mère, la maison de son père, derrière la boulangerie qui n’existe plus, l’odeur du pain lors des vacances en France dans le pays de ma mère, après l’interminable voyage, depuis Hennaya près de Tlemcen jusqu’à Chenaud et Jaures en Dordogne.
Le cimetière, en face des écoles qui ne sont plus des écoles. Mes père et mère reposent là, « Orient Occident, pour l’éternité » et moi, un jour, une nuit, avec eux.
Le monument aux morts était sur la place du village, en face de l’église. Il a été déplacé, à l’entrée du cimetière. Avec les enfants de Chenaud morts pour la France, les jeunes morts pour l’Algérie française. Les soldats appelés pensaient-ils que cette guerre coloniale était leur guerre ?

 


Chenaud, Dordogne (août 2011), coll. part.

La cigogne au-dessus de la porte de ce qui avait été un café, cette cigogne qui figure dans mes livres (Mes Algéries en France, la trilogie, éd. Bleu autour) a vieilli, elle a perdu ses couleurs, aujourd’hui, elle est couchée sur le dos, demain elle aura disparu. Si je pouvais l’accueillir. La cigogne de la Gonterie est encore vaillante.


Chenaud. La cigogne (août 2011), coll. part.

À Paussac, l’enseigne de la Singer a disparu. La maison a été vendue, restaurée. Les volets sont rouges.

 

25 août

On a suivi le cours de la Dronne, depuis Saint-Pardoux-la-Rivière, Champagnac-de-Belair, Brantôme, Bourdeilles, Tocane-Saint-Apre, Ribérac (le beau Café des colonnes sur la place), Chenaud.

 

1er septembre

Gare d’Angoulême, où mon père est si souvent venu nous chercher, Sébastien et Ferdinand, enfants et moi, où Marc Boutet de Monvel a pris un café avec moi avant la rencontre du lycée Lisa où il m’a montré un petit film sur la maison familiale du Clos Salembier à Alger où mon père a accueilli dans son école les fils d’Ali Boumendjel assassiné par l’OAS, en 1961. Malika Boumendjel m’a appelée, en mars 2005, pour m’annoncer la mort de son frère Djamel Amrani, le poète tutélaire de Samira Négrouche. Djamel a écrit un livre sur la torture en Algérie, publié aux Éditions de Minuit.
À la gare d’Angoulême, D. et moi accompagnons Sébastien et son fils Lucien Igor Suleïman, ils prennent le train pour Paris.
On cherche le vieux cimetière d’Angoulême, les Bardines, pour les carrés militaires. On cherche longtemps. C’est une immense et belle nécropole avec tombes et tombeaux de vieille pierre. Pas de tombes musulmanes ni indochinoises mais des ossuaires :

Ossuaire Ossuaire
Soldats musulmans Soldats Indo-Chinois
morts pour la France morts pour la France
1914-1918 1914-1918

Un « carré israélite » signalé sur le plan du cimetière. Des stèles pour les réfugiés juifs de la Deuxième Guerre mondiale :

Ici repose Ici repose
Idal HAMMEL Jomasz CHAWELLES
Née LEIBICK Réfugié de Metz
Réfugiée de Metz Décédé à l’âge de 37 ans
Née 1859-décédée 1940

 




Angoulême. Cimetière Les Bardines (août 2011), coll. part.

3 septembre

Retour à Paris.
Vers Pithiviers. À Courcy-aux-Loges, rue de l’arbre sec, une ancienne auberge, À la Belle Eugénie. Le père et le fils restaurent le café-hôtel. Sur la cheminée extérieure, un médaillon délavé avec « le portrait de l’impératrice Eugénie. Elle a passé une nuit dans l’auberge », dit le fils, le père approuve.

 

Courcy-aux-Loges (septembre 2011), coll. part.

Actualisation : décembre 2011