Leïla Sebbar, Journal de mes Algéries en France,  Bleu autour,  2005.

Passages écrits en 2004.

20 septembre
Arezki Metref à Ténès
p. 75

Au Select, j'écoute Arezki Metref (journaliste et écrivain, il organise des rencontres à l'Association de culture berbère et dirige le mensuel de l'ACB). Il revient d'Algérie où il a passé un mois. Il me parle avec passion non pas de l'Algérie mais des Algériens. De leur vigueur dans le désordre du pays, de leur acharnement à être vivants. Ils ne se résignent pas. Que pensera-t-il de mes rêveries algériennes, s'il lit le Carnet de voyages que je lui donne ? Arezki me parle aussi de son attachement à Ténès, la ville natale de mon père. "C'est beau Ténès. Tu as la montagne et la mer contre." Il a filmé le vieux Ténès. Que reste-t-il de la maison familiale de mon père, la maison aux tourterelles ? Je ne veux pas savoir si la chambre au marabout de la vieille tante a été détruite au bulldozer. Je ne chercherai pas, je n'irai pas demander. Et, si la famille me dit "tu sais, la maison...", je dirai "non, je ne veux pas savoir". Je n'irai pas. Et le cimetière où mon père ne repose pas auprès de sa mère. Il avait sa place, comment je saurai où se trouve les tombes et si elles sont côte à côte ? Si je demande, on me fera comprendre que... Je comprendrai que je dois laisser les morts à eux-mêmes, que chaque mort a les siens pour prier sur la tombe. Et moi, quelle prière ?

2-3 octobre
Gaillac
p. 77

Je rencontre Nadia, née en France de père algérien et de mère française. Elle me parle de son métissage, complexe et souvent difficile: "Le livre, c'est ma passion."
Une lectrice se penche vers moi: <<je voulais vous raconter une petite histoire, elle vous plaira. La mère d'une amie a reçu la visite d'une jeune fille née en France de parents algériens. La mère de mon amie, elle-même née en Algérie, lui dit: "Vous et moi, on est du même pays." La jeune fille lui répond: "Alors, vous êtes de Lille?">>
Peu après, une autre lectrice m'arrête, j'allais vers la terrasse sur le Tarn. <<Je vais vous raconter une histoire qui vous plaira. Je m'occupe de personnes déficientes. Un jour, j'ai mis une chanson de Idir. Une femme s'est mise à danser, c'était la première fois. J'étais sidérée. Je l'ai félicitée. C'était un exploit. Elle m'a dit: "C'est qu'avant, j'étais arabe." Je ne m'attendais pas à ça... je la découvrais.>>

11 novembre
Arafat est mort ce matin en France. L'appel à la prière musulmane
p. 92

Aujourd'hui Arafat est mort. Yasser Arafat-Abou Ammar est mort à l'aube, en France. S'il n'a pas fondé l'État palestinien, il est le créateur du peuple palestinien, son peuple. C'est en 1988 qu'il a déclaré, à Alger, l'existence d'un État palestinien. Tremblement dans le Moyen-Orient, il a reconnu l'État israélien.

Il n'y aura pas la paix ni un État palestinien tant qu'Israël et ses dirigeants penseront qu'ils poursuivent la politique de 48: la Palestine leur appartient, c'est leur terre promise, ils ne l'occupent pas, ils reprennent leur bien. L'extension des colonies n'a jamais cessé. Sans l'évacuation totale des territoires, le retrait de l'armée israélienne et la destruction du mur, pas de paix.

Je vais chez Catherine Dupin. Rue d'Alésia, boulevard Blanqui (le nouvel immeuble du journal Le Monde est en construction), les chantiers envoilés de gaze verte ou blanche sur les échafaudages. On ne voit pas les hommes, de jeunes étrangers qui se parlent en arabe, ouvriers du bâtiment, ils succèdent aux chibanis. J'entends l'appel à la prière musulmane, la voix du minaret invisible, derrière les platanes.

Actualisation : juillet 2007