Leïla Sebbar
Journal de mes Algéries en France, Suite 13
(Juillet-Août 2008)


Ferme coloniale près de Sainte-Marguerite sur la route d'Arzew à Relizane
Photo: Ali Benmesbah (juillet 2008)


Juillet 2008

Voyage en Algéries autour de ma chambre, abécédaire, Mon cher fils, roman, Ma mère, collectif… Le bestiaire de Odette du Puigaudeau, Mon ami Rachid, guépard.

Plusieurs mois sans journal. J’accumule lettres, photographies, coupures de presse, notes sur papiers prêtés par le garçon de café à L’Alouette, au havane Café, nappe du Sélect, pages de carnet dans les poches de ma veste bleu de chine, la veste de l’été depuis des décennies, j’en ai acheté plusieurs à Barbès rue de la goutte d’or, « Changaï pas cher », à mes fils, ils ne les portent plus, ni D. Ces commerces de tissus tenus par des juifs et des Arabes du Maghreb disparaissent, remplacés par des boutiques-téléphones. Des Chibanis en portent, parfois, dans les cafés arabes qui existent encore, là où se retrouvent les vieux de la première génération. Les Chinois de Paris rachètent les Tabac-PMU-Loto, trop de travail pour les gérants français, les Chibanis n’y restent pas, ils entrent, ils jouent, ils s’en vont. Ils ne jouent pas aux dominos chez les Chinois. Je ne verrai plus des Algériens au café.

J’ai écrit l’abécédaire (depuis Abécédaire jusqu’à Zob) pour le dernier volet de la trilogie : Voyages en Algéries autour de ma chambre. Après la publication à l’automne, je pourrai vider ma chambre et poursuivre… Avec Patrice Rötig, au Sélect et Pierre Thomas à Saint-Pourçain et par téléphone (je n’ai pas de mail, rarement le mail de D.), je travaille à la sélection des documents, nombreux, disparates (un bazar oriental), mélange des genres auquel je tiens. C’est long, compliqué, Patrice et Pierre sont patients. Avec eux seuls, je peux travailler ainsi dans la complicité, la difficulté, le plaisir.

J’ai terminé un roman Mon cher fils qui sera publié chez Elyzad (la maison d’édition d’Élisabeth Daldoul à Tunis). J’ai collaboré, comme Colette Fellous, Maïssa Bey, Cécile Oumhani, Tahar Bekri… à un recueil collectif. J’ai vu ses livres, le papier est beau, la maquette soignée, réfléchie, les cahiers sont cousus, c’est rare, la typo est agréable à l’œil (rare dans l’édition au Maghreb). Je voulais une présence réelle au Maghreb (non fantomatique comme en Algérie où j’ai publié deux recueils de nouvelles dont je n’ai aucune nouvelle depuis plus de trois ans…). Ce sera en Tunisie avec une photo noir et blanc du photographe Yves Jeanmougin en couverture pleine page. J’attends les épreuves pour une publication début 2009.

Et puis ce collectif auquel j’ai travaillé avec Behja Traversac : Ma mère à la suite de Mon père publié en 2006. Après les récits des filles sur leur père, les récits des fils sur leur mère toujours au Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc) avec les photos des mères, l’histoire d’un fils écrivain avec sa mère, dans l’histoire coloniale de chacun des pays depuis les années 40 jusqu’aux années 80, une mère Méditerranée. Le livre paraîtra en novembre 2008 aux éditions Chèvre-feuille étoilée, diffusé en France et en Algérie où vivent, à Sidi-Bel-Abbès Maïssa Bey et Marie-Noël Arras qui travaillent avec Behja Traversac à la revue Étoiles d’encre.

Ces digressions pour justifier le silence du Journal sur mon site. Je n’ai pas abandonné Odette du Puigaudeau. Monique Vérité m’a confié un récit passionnant : Mon ami Rachid, guépard (Albin Michel, 1948, photos de Ylla, hongroise, une amie photographe de Odette). Au cours de ses voyages mauritaniens, Odette du Puigaudeau a adopté diverses bêtes, fennec, singe hurleur, chat sauvage, perroquet… et guépard. En avril 1937, au poste militaire de Tijikja, à 40 jours de marche de Chinguetti, un « guépiot » élevé au biberon par le lieutenant. On l’a appelé Mouna, croyant à une femelle. Mouna est devenue Rachid « le Juste ». Rachid au milieu des gazelles et des lévriers joue avec Moustique, le « négrillon » du lieutenant, « deux enfants sauvages ». C’est à Tichit que Odette retrouve Rachid après un voyage où elle apprend avec Bouchaïb « l’homme de la brousse », savant en bêtes, plantes, chemins… au pays des guépards, à reconnaître les bêtes à leurs traces : hyènes, chacals, guépards, gerboises, tortues, gazelles, autruches, crocodiles… Les guépards vivent dans les grottes des falaises, à l’abri des lions et des panthères. Ils chassent avec leurs yeux et leurs oreilles et sautent sur leur proie qu’ils saignent à la gorge pour boire leur sang. Ils ne mangent pas de charognes comme les autres carnassiers, ce qui leur vaut le respect des Maures musulmans qui ne les chassent pas pour leur peau contrairement aux Touaregs. À Tichit, paysage désolé par le sel, dans la caserne des tirailleurs, Odette conduite à la résidence du lieutenant français, découvre Rachid, six mois, et son ami Bembay, l’enfant orphelin qui joue du violon pour Rachid, le plus beau des guépards. Odette écrit amoureusement son portrait. Ses qualités : noble, câlin, voluptueux, rusé, paisible, confiant, patient, curieux, gai, joueur… le meilleur des compagnons depuis Tichit jusqu’à Paris. À son oreille gauche, lorsqu’on l’avait cru femelle, on avait enfilé une perle bleue à la manière des femmes maures. Rachid a la beauté altière et l’indolence d’un prince oriental. Les Arabes, les Persans, les Turcs ont fait du guépard, à l’égal du faucon, un auxiliaire adroit à la chasse, ils couvrent sa tête d’un voile, un bandeau sur les yeux, le capuchon du faucon, pour le rendre plus efficace, il ne rate pas sa proie. Le guépard est le favori des califes.



Durant le voyage vers Oualata, Rachid fait une fugue. Odette s’inquiète. Rachid revient au camp, il s’allonge près d’elle sur la natte la tête contre son épaule… Il ne s’enfuira plus. On dit que les portes du paradis d’Allah seront fermées aux bêtes, sauf au bélier d’Abraham, à l’âne de Jésus, à la jument du Prophète, au chien gardien des 7 dormants. Pas de guépard parmi les élus.



Arrivée à Oualata. Rachid devient l’ami du jeune fils de la servante noire. Ils jouent, se promènent comme avec Bembay. Au départ de Rachid, l’enfant pleure, Bembay aussi avait pleuré. Odette, Marcelle et Rachid, dans sa caisse, s’en vont vers Tombouctou puis Tindouf. Odette décide de faire confectionner un manteau pour son guépard. Un patron est taillé dans du journal, on trouve du drap kaki et des boutons réglementaires ornés d’ancres coloniales (la navigatrice bretonne est satisfaite). Il fait froid mais Rachid refuse le manteau de tirailleur. Le voyage continue avec tirailleurs et goumiers. Les légionnaires de Chegga verraient bien Rachid en mascotte de leur compagnie, Odette refuse.

 


A Walata en Mauritanie. Cours intérieures de maisons.
Photo O. du Puigaudeau (coll. particulière).



Tiznit, janvier 1938. Rachid a 13 mois. Il se promène dans la chevrollet du lieutenant de poste. Le Sultan du Maroc autorise le séjour d’une bête fauve, Rachid. Rabat. Casablanca. Dans la chambre d’hôtel le guépard se jette sur son image, le balcon est son territoire. Il rencontre Henri Bosco, des marins qui se font photographier avec lui ; le lion du cirque Amar le terrorise. Jusqu’à Bordeaux, il voyage dans une cabine de luxe.

Paris, février 1938.

Pour nourrir Rachid, un quartier de mouton ou un lapin, tués le jour même. Il surveille la rue depuis le balcon aménagé pour lui. Promenades mondaines dans les restaurants, les salles de rédaction, les bureaux des éditeurs, au Musée de l’Homme, au Fouquet’s… Il est la muse des artistes, peintres et photographes, cinéastes. Rachid découvre, grâce à une dame riche et généreuse, la campagne française, il est heureux jusqu’en ce jour de février 1939 où le jeune mâle est confié au zoo. Il perd sa fidèle Odette mais il découvre trois jeunes guépardes. Ils n’auront pas de petits en captivité. Odette retrouve « Rachidou » 8 mois plus tard. Le guépard ronronne et pousse ses cris d’oiseau, il ne l’a pas oubliée. Il a choisi Mimie dont il partage la cabane. Allongés sur l’herbe, Odette, Rachid et Mimie sont heureux dans « l’odeur chaude de l’Afrique ». « Je retrouvais dans sa robe la tiédeur et la teinte roussie de sables, le brun sombre des tentes des nomades et, dans ses yeux calmes et profonds, le reflet d’un désert que je regrettais peut-être plus que lui. »

J’ai pensé, lisant ce récit de Odette du Puigaudeau, à l’amitié amoureuse du soldat français de l’expédition d’Égypte avec sa panthère. La fin est tragique. Balzac raconte cette histoire dans Une passion dans le désert, nouvelle publiée en 1830.
J’irai à Bayeux, pour le guépard en bordure animalière de la tapisserie.
J’irai au musée de Cluny à Paris, j’aime Paris l’été, pour le guépard de La Dame à la licorne.
Dante, Pétrarque, l’Arioste ont chanté le guépard.
Les croisés, dit-on, ont rapporté, des déserts d’Orient, des guépards qu’ils destinaient aux ménageries royales.

 

Août 2008

Paris, Bibliothèques, L’Orient des écrivains (2000), Roland Dorgelès, La caravane sans chameaux, 1928, récit de voyage en orient. Égyptiennes, cartes postales (1885-1930). Flaubert et les bordels du Levant (1850). Dorgelès et le sionisme, Dorgelès et les nomades.

Je quitte le désert mauritanien de Odettte du Puigaudeau pour l’Orient de Roland Dorgelès. J’ai découvert son Orient chez un bouquiniste, La caravane sans chameaux (Albin Michel, 1928). Dorgelès, c’était le romancier de la guerre, des deux guerres mondiales. J’ignorais ses voyages en Orient et Extrême-Orient.

En novembre et décembre 2000, j’avais organisé avec Mohamed Kacimi, sous l’égide  de Paris Bibliothèques, un cycle de rencontres littéraires, poétiques et musicales dans les bibliothèques de la ville de Paris. Cinq villes, Aden, Alexandrie, Beyrouth, Constantinople/Istanbul, Jérusalem. Une belle aventure, L’orient des écrivains, xixe – xxe siècles. D’autres rencontres avaient suivi, Le désert et Mère Méditerranée. Une jolie brochure publiée par Paris bibliothèques Éditions accompagnait les rencontres. J’ai relu ce livre-témoin, pas de Dorgelès.


Roland Dorgelès (1886-1973), après Sur la route mandarine en 1925, publie son récit de voyage en Égypte, Palestine, Syrie, Liban. Trois mois seul, libre de guide et d’interprète, à l’écart des troupes de touristes, à l’écart des voyageurs solitaires et libres, curieux de l’Étranger « un étranger qui les estime ». « Les », les habitants des pays traversés.

Il oublie volontairement ses lectures littéraires. Le regard purifié par l’amnésie, il peut découvrir non pas les monuments historiques mais les peuples et leur histoire au quotidien.


Les femmes voilées l’impressionnent et l’inspirent comme Jacques Hassoun qui les a collectionnées et Salah Stétié, deux écrivains contemporains qui disent la fin d’un monde, l’Orient quitté, observé depuis l’Occident entre nostalgie et critique sans complaisance. Égyptiennes, cartes postales (1885-1930) (aux éditions Bleu autour, 2003), réunit autour des femmes égyptiennes voilées, dévoilées, Jacques Hassoun, Salah Stétié et Jean-Michel Belorgey.

La mosquée El Azhar, au Caire, « La Mecque de l’esprit » accueille Roland Dorgelès chaque matin, parmi les étudiants pauvres et les savants. La mosquée est à la fois « Notre Dame, la Sorbonne, Saint-Sulpice et l’École Normale… ». Tous les pays musulmans sont représentés, dans la ferveur, le dénuement, l’hospitalité. Une inquiétude cependant, le narrateur entend parler de la haine des chrétiens « Infidèles et Croyants s’affronteront-ils encore dans de nouvelles tueries ? » (Cela n’a pas cessé depuis lors, rien n’est apaisé.)


Surtout ne pas suivre les caravanes de touristes étrangers et locaux où on remarque « des filles affreusement peintes, échappées pour un jour du quartier réservé » qu’on appelle le « Fish-market »… En 1850, Gustave Flaubert qui ne s’intéressait guère au statut des femmes en Orient contrairement à Gérard de Nerval, se rend directement dans les bordels. Il écrit à un ami pour lui raconter les chancres de Beyrouth « Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque… Voilà un des côtés de la Question d’Orient que ne soupçonne pas la Revue des deux Mondes… » Ironie, cynisme. Flaubert ne renonce pas aux prostituées du quartier de Galata à Istanbul. Les négresses du bordel lui répugnent. Il veut quitter les lieux, mais la Maîtresse le conduit dans une chambre à part où elle lui offre sa propre fille, « une toute jeune fille de 16 à 17 ans… figure douce et boudeuse. « En professionnelle, elle veut examiner « l’outil » de Flaubert qui joue l’offensé. Il s’en va « très embêté de n’avoir pas tiré un si joli coup. » Louis Bouilhet peut tout lire des aventures sexuelles de son ami « Dans un autre lupanar nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables. » Dans son Voyage en Orient, Flaubert précise ses malheureux exploits sexuels au Caire. Il n’a rien vu de l’Égypte ni du Liban ni de la Turquie, semble-t-il, que ces pauvres orientales des maisons closes. « Ô Orient, où es-tu ? » Conclusion de son voyage : « Savez-vous, cher ami, quel sera quant à moi le résultat de mon voyage ? Ce sera de m’empêcher d’écrire jamais une seule ligne sur l’Orient. »




Cartes postales extraites de Egyptiennes

Soixante-quinze ans plus tard, dans les années 20, la Question d’Orient se pose toujours. L’empire ottoman est démantelé, l’Angleterre et la France se disputent les territoires, à l’une la Palestine, à l’autre la Syrie. Dorgelès assiste à des émeutes arabes en Palestine et en Syrie, « À bas la France ! Mort aux Juifs ! Mort aux Chrétiens ! » Il est aussi témoin des progrès du sionisme socialiste et collectiviste, de son acharnement à fonder et développer des colonies, à peupler et à travailler la terre conquise. Une jeune sioniste roumaine répète : « C’est de la sueur qu’il faut à la Judée, pas des larmes. » Le narrateur bavarde avec un Polonais ajusteur chez Renault, pionnier en Palestine pour « reconstruire Sion ». Sa nostalgie est grande, de Puteaux et du café au coin du quai…

À Damas. Des quartiers bombardés, des ghettos juifs et arméniens, des cinémas à la place des cafés chantants, les bas de soie des musulmanes, les vestes kaki des stocks, que portent les Arabes… Que reste-t-il de « L’Orient de la légende » ? La lumière, les cris, les couleurs. Flaubert disait « Le soleil ». Dorgelès rencontre une jeune musulmane voilée buvant à une fontaine, le voile légèrement soulevé, ses yeux cernés de kohl, elle regarde l’étranger un long moment. Elle « offre ainsi sa jeunesse à un inconnu ». Une autre rencontre plus brutale, elle de Jacques agent de la sûreté contre les rebelles. Ses récits du massacre des Arméniens, la répression féroce de l’insurrection de 1925.

Enfin le désert, les nomades et avant la vie au désert, Palmyre, ses ruines habitées ; les statues antiques décapitées par les musulmans (on se rappelle les bouddhas géants détruits, dynamités par les Talibans en Afghanistan en ce début des années 2000) ; le vieillard sa légendaire idylle de cavalier fougueux avec une Parisienne qui l’enlève pour l’exhiber dans son salon, ses fêtes de châtelaine, montre en or, visite au Président de la République et retour au désert. Il a retenu trois mots de français : Opéra, Madame, Président. Il a raconté son histoire aux touristes dont Roland Dorgelès.

Chez les nomades, Dorgelès vit son désir d’enfant, de « petit liseur ». Il entend la flûte d’un pèlerin, le chant des soldats chez les filles (au désert aussi il y a des filles) ; la fable d’un Bédouin semblable à la fable de Florian, L’aveugle et le paralytique ; les murmures du désert comme Odette du Puigaudeau en Mauritanie. Il voit les femmes au point d’eau, leurs cruches sont des bidons d’essence comme dans tous les déserts colonisés. Il regarde les Bédouines danser « peu farouches ». Il écoute l’histoire d’amour entre le jeune bédouin émir et l’écuyère blonde aux yeux bleus. L’Anglaise et l’Arabe se découvrent, ils s’aiment, c’est un scandale, on en parle dans la presse européenne. Séparation des amants.

Dorgelès chez les nomades, assiste à la fin d’un monde, celui des Bédouins libres, victimes de l’occupation militaire et des techniques de l’Occident, la route concurrence la piste, elle gagnera avec ses camions contre les chameaux. Dorgelès invente alors un dialogue avec Maurice Barrès, auteur de Enquête aux pays du Levant (1923). Il critique sa naïveté, son adhésion à la présence française en Orient. Il souligne les méfaits de l’occupation militaire relayée par le tourisme dévastateur.


Pour Dorgelès, ces trois mois d’exil dans un Orient perdu, maltraité, impuissant ont été salutaires. Une sorte de réveil politique. À son retour, il peut se rouler dans l’herbe de France, « comme un ânon ».

 

8 août

« L’ardoise magique » de Bou Saada.

Fatiha T. me téléphone depuis Bou Saada la ville de sa famille ; la ville d’Étienne Dinet et de Lalla Zineb, chef de la confrérie religieuse d’El Hamel où Isabelle Eberhardt a fait un moment retraite ; la ville des photographes occidentaux amoureux de ses femmes, sont-ils tous allés jusqu’à Bou Saada, ont-ils déguisé des Bou Saadiennes dans leurs studios d’Alger ? Qui voudrait aujourd’hui aller à Bou Saada sinon par obligation familiale ?

Fatiha assiste à un mariage, côté femmes. C’est long, elle s’ennuie un peu, elle fugue pour aller où ? Le portable offre le salut et la liberté. Elle me parle d’une « ardoise magique » expression dite en français, la nouvelle planchette coranique, deux fois plus grande qu’une ardoise traditionnelle (l’ardoise moderne des enfants en maternelle), elle n’a pas pensé à apporter des marqueurs pour les offrir aux nouveaux adeptes de l’apprentissage du Coran. « L’ardoise magique » est réservée aux versets coraniques.

Fatiha me dit qu’il n’existe plus de talebs pour écrire des amulettes, interdites par l’orthodoxie musulmane aujourd’hui. Nora Aceval a heureusement obtenu d’un taleb de la région de Tiaret, des talismans. Ils me sont destinés. Mon père se serait moqué de moi, il aurait souri de ma naïveté. Je ne les lui aurais pas montrés. Celui qui sera publié dans Voyages en Algéries autour de ma chambre (Bleu autour, octobre 2008), je le publie sachant qu’il n’aurait pas été d’accord. Mon père mort, je m’autorise une liberté que sa vie, sa conscience ou la conscience que j’en avais, m’auraient tacitement interdite.

Fatiha me dit qu’elle a pu photographier les tombes de ses père et mère, ce qu’elle n’osait pas faire jusqu’ici. Elle n’a pas photographié les tombes musulmanes du cimetière de Sainte-Marguerite, l’île qui fait face à la ville de Cannes, elle pensait que c’était « haram », illicite. Elle apprend des personnes de sa famille qui ont fait le pèlerinage, les plus pieuses et les plus averties en religion que cet interdit n’est qu’une superstition. Faudrait-il consulter les docteurs de la loi sur cette question ? Le tombeau de Dinet, converti à l’Islam, n’est plus seul il est environné de tombes et de maisons habitées, le cimetière de Bou Saada deviendrait semblable aux cimetières du Caire où vivent les pauvres, les tombeaux seraient des maisons comme les tombeaux de famille en Corse ? tombeaux inhabités en Corse.


11 août

Des photographies de la région de Tiaret, prises, pour moi, par Ali Benmesbah

J’ai souvent demandé à des amis, amies algériens algériennes, de photographier pour mon travail de mémoire, des inscriptions encore lisibles, vestiges de la France coloniale. Au Maghreb, en Orient, on ne dit pas non, mais… Je n’ai jamais rien reçu, des photos oui, mais pas celles que je souhaite. La résistance se poursuit ainsi…

Seuls Nora Aceval et Ali Benmesbah, des amis de la région de Tiaret, ont compris ce que je désire et pourquoi. Les autres ont compris, bien sûr, mais ils ne veulent pas.



Donc, Ali Benmesbah m’a envoyé des photographies de cave coopérative abandonnée, de ferme abandonnée près de Sainte-Marguerite. De Blida à Sidi-Ghilès (ex-Novi) près de Tipasa en 2005, avec Chantal Lefèvre libraire et imprimeur (Mauguin) à Bida, nous sommes allées chez Paul Faizan. La Mitidja, magnifique plaine maraîchère, rendue prospère par le travail des colons et des Algériens, cette plaine fertile (orangers, fruits et légumes à profusion) est devenue une sorte de zone urbanisée dans l’anarchie et la laideur, sans cultures d’aucune sorte, quelques orangers ici et là, des serres à l’abandon, des caves coopératives en ruines… Un paysage d’après-guerre, comme si… Avec la pénurie alimentaire qui s’annonce, l’Algérie redonnera, j’espère, de la valeur à son agriculture, naguère florissante. La rente pétrolière a anéanti un pays riche de forces vives de terres fécondes… Je ne poursuis pas, c’est trop douloureux. Je pense au chagrin de mon père devant cette addition de désastres. Agriculture, petites et moyennes industries, culture, infrastructures… L’Algérie ne produit rien, ses diplômés s’exilent, les affairistes sont des pachas, on construit avec la main-d’œuvre chinoise au lieu de former des jeunes qui attendent, espèrent et n’espèrent plus. Le film Rome plutôt que vous, d’un jeune cinéaste algérien, disait bien le désœuvrement (résultat d’une politique incohérente, une politique menée contre le peuple algérien) et le désespoir d’une jeunesse désenchantée et cynique prête à tout pour quitter ce pays qui ne veut pas d’elle. Je cesse cette diatribe, elle est inutile.


Caves coopératives de Kenanda près de Zemmora (Wilaya Relizane)
Photos : Ali Benmesbah (juillet 2008)


Je reviens aux photographies d’Ali Benmesbah. La Maison des jeunes de Sougueur (ex-Trezel, général de la conquête, combien de villages de colonisation ont porté le nom de généraux et d’officiers supérieurs de la conquête, on pourrait en établir une liste intéressante avec des « exploits » qui les ont déshonorés – il faut lire L’honneur de Saint-Arnaud de François Maspéro, c’est éloquent), cette Maison des Jeunes, salle paroissiale Saint-François-Xavier inaugurée en 1952 a abrité la première kermesse paroissiale. En 1959 la kermesse a été endeuillée par un attentat. En 1962, elle devient salle d’entraînement pour le club de boxe, puis cyber-café, enfin siège de l’état civil de Sougueur.


En 1951, EGA (Électricité Gaz Algérien) nationalise la compagnie privée Paul Momméja. « Dans l’allégresse générale », dit L’Écho d’Oran, « Trezel a inauguré son réseau d’éclairage électrique. »


Sougueur: EGA, Modern’Garage transformé en quincaillerie, Stade Safir Mohamed (ex Roland Sajous)
Photos : Ali Benmesbah (juillet 2008)


Enfin, le stade communal Roland Sajous porte le nom de Safir Mohamed. Les belles lettres des années 50 sont restées belles. Les bâtiments que Ali Benmesbah a photographiés ne semblent pas entretenus. À Alger, seuls les bâtiments officiels sont repeints. Les particuliers qui habitent les immeubles du front de mer, du centre-ville, des quartiers privilégiés avant 1962, les « beaux quartiers », n’ont pas l’argent pour la restauration qui s’impose. La peinture s’écaille, les balcons se délabrent, on néglige la plomberie, les canalisations sont défectueuses, une ville à l’abandon, comme le musée des Beaux-arts, le Jardin d’Essai en travaux depuis des décennies, les travaux n’avancent pas, l’Algérie va engager d’autres Chinois au lieu des Algériens ? Que fait l’État ? Il distribue les miettes de la rente pétrolière et gazière pour éviter les révoltes et les émeutes de la faim, il n’engage pas son peuple dans la construction d’un pays prospère et heureux, le pays que la Révolution a promis n’existe pas après bientôt un demi-siècle.


Ferme coloniale près de Sainte-Marguerite sur la route d’Arzew à Relizane
Photo : Ali Benmesbah (juillet 2008)

 

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Actualisation : septembre 2008