Leïla Sebbar : Journal de mes Algéries en France
Suite 9

(Mars, avril, mai 2007)


Grâce à Carole Netter et à Catherine Dupin, leur patience, leur efficacité, je peux inscrire sur la toile ces mots et ces images qui font toute une histoire. Voici la suite 9 du Journal de mes Algéries en France qui cessera, quand ? Il peut continuer indéfiniment et d’autres prendront la suite un jour.


3 mars

Les Singer, toujours. L’appelé martiniquais dans la guerre d’Algérie.

Des Singer partout. Celles de Pierre Thomas, la photo d’une enseigne à Contigny dans l’Allier ; de Fatiha Toumi à Lyon et Madagascar ; de Jean-Claude Gueneau, machines des grands-mères et photos des Singer en « réclame » sur les murs de France ; de Bernard Zimmermann (son texte dans le numéro de JIM, La maison, à paraître en octobre), de Anne Sibran, sa mère était couturière à domicile à Alger, « couturière au noir » dit-elle, ses carnets de couture, ses croquis de modèles (Anne me les montrera le 19 mars au café Les éditeurs si sa mère qui vit à Toulouse les lui envoie) ; de Roger Dadoun qui me parle, ce matin, par téléphone, de l’atelier de couture de sa mère, atelier, non, couture à la maison, pour les « Mauresques » dit-il « on les appelait comme ça » et lui caché, comme Bernard et Anne, curieux des femmes, corps, voix, gestes, étoffes et robes de fête, leurs histoires secrètes.

Récit de Raymond Minin dans L’ancien d’Algérie, journal de la FNACA (Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc, Tunisie, 1952-1962). Sa guerre d’Algérie au 152e RIM, régiment d’infanterie mécanisée, affecté sous la ligne Morice, barrage électrifié 5000 volts entre l’Algérie et la Tunisie. Il est martiniquais. À son arrivée en Algérie, le régiment est séparé en deux par le capitaine qui dit : « Les Français de souche européenne, à droite, les Français de souche africaine, à gauche. » Il n’avait pas prévu le cas d’un Français d’Outre-mer, noir. Il se place du côté des Français d’origine européenne. Les musulmans le prennent pour un traître. Le capitaine règle le différend. Raymond Minin quittera l’Algérie à la fin de la guerre, sans avoir vu, dit-il, un seul mort malgré le nombre d’accrochages, opérations, embuscades auxquels il participe.

 

10 mars – Saint-Pourçain-sur-Sioule

Les 10 ans des éditions Bleu Autour. La Stèle. Le Kiosque. LIP. Les Marianne de Hervé Moisan. Résistants algériens de Moulins, 6 septembre 1944. Noyant d’Allier avec Patrice Rötig. L’Indochine dans les corons miniers.

C’est à Saint-Pourçain que la patronne de La villa dans L’habit vert, se retire à la fin de la guerre d’Algérie. Elle est née dans un vignoble de la région. Avec sa jeune lectrice, la petite bonne de la maison close de Madame, à Alger, elle vit ses dernières années parmi les vignes et les livres, à Saint-Pourçain.


Bleu autour fête les dix ans de la maison d’édition de l’avenue Pasteur à Saint-Pourçain. Une tente berbère marocaine sur la place au bout de la rue qui monte, après le curieux monument aux morts pour la France. La stèle suit la géographie de l’Afrique du Nord. C’est jour de marché en face du Café-Brasserie du cours, lettres creusées dans la pierre comme j’aime les découvrir lors de mes voyages en France, il en reste encore. J’aime aussi les kiosques des villages et des villes françaises. Le kiosque de Saint-Pourçain est simple, gracieux, moins beau que celui de Sidi-Ghilès (ex-Novi) près de Cherchel en Algérie, Paul Faizant habite juste en face.

Si on marche trop vite, on ne voit pas l’enseigne : LIP Horlogerie Bijouterie. Pour que vive LIP, avec D. on a manifesté en 1973 à Besançon, 100 000 personnes. Monique Piton a écrit un récit sur son expérience à LIP. Qu’est-elle devenue ? Bientôt un film à l’affiche : « Les Lip, l’imagination au pouvoir » de Christian Rouaud. Qui, à Saint-Pourçain, regardant l’enseigne peinte, haut, sur l’immeuble, se rappelle LIP à Besançon ?

Dans la salle de la mairie, une belle Marianne. Hervé Moisan a raconté « Marianne en Pays Saint-pourcinois » « Visages et villages de la République. » Une jolie plaquette publiée par les éditions Bleu autour. Diverses Mariannes, dont aucune ne sourit, le visage grave, habillées de symboles républicains qui varient du bonnet phrygien à la couronne de blé ou de laurier suivant la situation politique. La Marianne guerrière, porte cuirasse et tête de Gorgone lorsque la République est fragile. L’étoile au front c’est l’étoile des Lumières, je l’apprends grâce à Hervé Moisan. Il me semble l’avoir vue sur la Marianne de Saint-Pourçain, mais je ne la vois plus sur la photo de la plaquette, je ne la reconnais pas. Celle de Fleuriel porte sur l’épaule gauche une guirlande de fleurs champêtres, on a peint les bleuets en bleu, les marguerites ont la couleur blanche du plâtre, le coquelicot est rouge, comme la cocarde sur le bonnet phrygien.

Sous la tente, j’ai rencontré Jacques Dieu, comme Jean-Claude Gueneau, un appelé à Aflou, mon village natal des hauts plateaux algériens, pendant la guerre d’Algérie. Il m’a dit que des Algériens sont tombés le 6 septembre 1944 pour la libération de Moulins.

C’est à Moulins que je suis arrivée la veille. Avec Patrice Rötig, on a roulé jusqu’à Noyant d’Allier, le village ouvrier-mineur où les vietnamiens réfugiés de la guerre d’Indochine habitent les corons. Une stèle sur laquelle figure la carte de l’Indochine « Souviens-toi, l’Indochine » « À nos morts » je l’ai photographiée dans la lumière des phares, comme le nom du Bar-Restaurant PMU : Noyant : le sourire de Saïgon, sur une affichette à droite « Cuisine de France ». Pour le livre Lyon, capitale des Outre-mer sur la région lyonnaise et les régions alentour jusqu’à l’Allier j’ai écrit un texte très court sur Noyant, à la demande de Lela Bencharif que j’avais rencontrée, il y a deux ans, à Saint-Étienne avec Patrice. J’écrirai une nouvelle qui se passera à Noyant et en Algérie : un soldat, officier vietnamien de l’armée française, revient de la guerre d’Algérie à Noyant où vit sa famille.

Il n’y aura pas de livre Femmes des colonies avec des femmes asiatiques, indochinoises… Peut-être Africaines ? Le patron de l’hôtel Le chêne vert où j’ai dormi (c’est lui qui s’est occupé, magistralement, du déjeuner de ce 10 mars) a prêté ses cartes postales coloniales pour Femmes d’Afrique du Nord, lesquelles ?

J’aimerais que la patronne de la Villa algéroise raconte ses années de guerre et de bordel et que Bleu autour publie son récit. Elle aura peut-être des photographies de ses plus belles filles, elle parlera d’elles, des officiers français et des chefs de la résistance algérienne qui venaient aux renseignements dans les chambres secrètes de ses femmes. Elle le savait ? Je pense que oui. Elle n’a rien dit.

 

14 mars

La SDF africaine du boulevard Montparnasse. Femme du Sud marocain à La grande assiette. Le port de Binic près de Saint-Brieuc, café-brasserie Nord-Sud. Les cafés dans la revue de Jean Guiloineau, Siècle 21.

Gare Montparnasse, pour Saint-Brieuc. Une rencontre littéraire sur l’exil avec Ken Bugul, romancière sénégalaise, Bruno Doucey, directeur des éditions Seghers, Yolaine Parisot, jeune chercheuse à Rennes, de père haïtien et mère française, je l’ai crue algérienne de mère, mais non. Au coin du boulevard Montparnasse près du kiosque à journaux, depuis des mois, un tas de vêtements et couvertures, abrité par un parapluie noir ouvert. Personne dans la journée. D. m’a dit qu’une jeune femme africaine habite là. Il l’a vue, la nuit, pas le jour. Au bar de la gare, La grande assiette, je prends un express serré. La serveuse est grande, rapide, je la vois de dos. Des hommes, patients, la regardent, elle non, lorsqu’elle les sert. Elle est belle, étrangère, énigmatique. J’ai su, elle encore de dos, qu’elle vient du Sud, Maroc ou Algérie ou Tunisie. Elle ressemble à la femme de J.M.G. Le Clézio, Sahraouie. La même peau sombre et dorée, la bouche charnue, les yeux grands, très noirs, ce noir des yeux africains, couleur nègre, profonde des images coloniales quand les femmes regardent, insolentes, le photographe. La serveuse ne voit personne. Efficace, indifférente. Je n’ai pas croisé son regard. Je lui aurais souri.

J’ai pris le TGV à 9h05. J’ai pensé : au retour, j’irai au même café pour voir si elle est encore là. J’ai oublié. Sur le ticket de caisse que j’ai gardé, je lis : 14 ZOHRA.

Près de Saint-Brieuc, le port de Binic. Il fait beau. On marche jusqu’au bout de la jetée. S’il y avait un phare, je ne sais plus. J’aime les phares. Dans les carnets de Shérazade, le routier Gilles parle des phares et de Jules Verne à sa passagère occasionnelle, Shérazade. Elle devait aller à Alger, elle a quitté le bateau en courant. Gilles l’a trouvée endormie dans la cabine de son poids-lourd bleu-gauloises. On n’a pas pris le temps de s’arrêter au Café-brasserie Nord-Sud. Je viens de terminer un texte sur les cafés pour la revue de Jean Guiloineau, Siècle 21. Dans JIM, la revue de Bleu autour, j’avais publié C’est dimanche sur les chibanis (les vieux Algériens) qui jouent au loto PMU dans les rares cafés ouverts le dimanche. Et puis, ce livre que j’aime, avec des dessins à la plume de Sébastien, mon fils aîné, le père de Lucien Igor Suleïman, Les Algériens au café aux éditions Al Manar de Alain Gorius.

 

21 mars

Le printemps. La grêle sur les iris. Naomi Campbell en femme de ménage.

Premier jour de printemps. Un froid d’hiver. De la grêle sur l’abricotier en fleurs et les iris bleus du petit jardin d’en bas.

Naomi Campbell, la top model caraïbe vit à New York, contrainte à un travail de ménage d’intérêt général, pour avoir jeté son téléphone portable au visage de sa femme de chambre qui ne trouvait pas assez vite le jean de la star… J’aurais pu écrire une nouvelle pour L’habit vert…

 

24 mars

Rue des Boulangers, près de l’université de Jussieu, l’école. Bar-tabac-PMU-Loto, la famille chinoise, les chibanis. Discrimination positive, François Koltès. Le tour de France des scouts de banlieue, à dos d’âne.

Depuis que je vais rue Linné pour donner des textes à Catherine Dupin, jamais je n’ai remonté la rue des Boulangers. Une école ancienne à photographier, rue Monge, un tabac loto PMU Bar. Nom illisible en lettres néon rouge. Au comptoir deux chibanis jouent. Ils ne se connaissent pas. Personne ne parle sinon les jeunes Chinois qui tiennent le commerce. Ils se parlent en chinois, ils rient en chinois, deux filles, un garçon, frère et sœurs ?

Je lis Libération. Le frère de Bernard-Marie Koltès interdit les représentations de Retour au désert à la Comédie française au-delà du mois de juin, sous prétexte que le rôle d’Aziz n’est pas tenu par un comédien algérien suivant la volonté de l’écrivain, dit son frère François Koltès. Conséquences de la discrimination positive… Othello ne pourrait pas être joué par un Blanc, Phèdre serait interdite à une femme noire et les personnages des pièces de Kateb Yacine seraient réservés à des Algériens…

Dans Le Parisien, journal des comptoirs parisiens, on signale le retour du scoutisme dans les cités de banlieues. Black Blanc Beur avec foulard rouge et jaune, survêtements et basket, la devise : ne pas cracher, ne pas insulter. Cet été, les enfants d’une cité feront le tour de la Corrèze à dos d’âne (Stevenson dans les Cévennes). Le tour de France des enfants des cités, il faudrait écrire un nouveau Tour de France de deux enfants.

 

25 mars

La librairie Pages Volantes, un livre illustré par Charles Brouty, la Casbah des années 30, par René Janon. Humour, fantaisie, misère…

À la librairie Pages volantes (Métro Dupleix, c’est ma ligne, Étoile-Nation, ligne 6, on retrouve ces stations dans le livre Métro, instantanés, que j’ai publié en janvier 2007 dans la collection de Chantal Chawaf) chez les deux libraires que j’appelle aujourd’hui Line et Adèle, j’ai oublié les prénoms que je leur ai déjà donnés, un livre de René Janon, Hommes de peine et filles de joie, dessins de Charles Brouty (éditions de la Palangrote, Alger, 1936).  Ses récits sont dédiés aux écrivains algérianistes, Gabriel Audisio, Edmond Brua, Robert Randau (Isabelle Eberhardt l’a rencontré à Ténès), Lucienne Favre (je parlerai de son livre Dans la casbah, Grasset, 1936), Jean Grenier, Jean Pomier, Henri Bosco… Les quartiers populaires cosmopolites de la Casbah, Bal-el-Oued à Alger, vivent avec autant d’intensité comique ou tragique que dans les nouvelles de l’écrivain turc Sait Faik, L’homme inutile (Bleu autour, 2007), à Istanbul ou La nuit de Jérusalem de Myriam Harry au tout début du 20e siècle. On passe de la vision nocturne des prostituées « fardées et grasses » qui vont prendre un bain de mer sous la surveillance d’une vieille… au Taxi-bar où on mange la meilleure « kémia » pois-chiches, fèves, moules, sardines avec l’anisette et la langue métissée d’arabe, mahonnais, maltais, espagnol, italien… aux films de cow-boy du Casino de la Perle… à la chambre de Zineb « La mauresque blonde » fille d’un Turc et d’une Arabe, lit haut en métal doré, commode avec poignées de bronze, colombes en liberté… au Salomon-Bar, le café des laveurs de morts où « Marie-la-Juive » pleure la mort de Maurice (Moïse)… au cimetière interdit, la Karamoussa, le cimetière des Mozabites « Les Moutchous » dont on raconte qu’ils découpent leurs morts pour les envoyer au Mzab dans des caisses à savon… Et puis la belle Anglaise blonde, une « fille soumise » habituée des bagarres et des tribunaux. On retrouve ces personnages dans les romans coloniaux de cette époque, certains mériteraient d’être réédités.
Les dessins de Charles Brouty sont éloquents.

René Janon, Hommes de peine et filles de joie, Dessins de Charles Brouty (Éditions de la Palangrote, Alger, 1936)

 

27 mars

Les caves coopératives, le Loir-et-Cher, le Grésivaudan, la Mitidja, en Algérie, Hennaya.

 

Je reçois ce matin les photos que m’envoie Sophie Laugier-Jolivet, rencontrée en 2006 à la bibliothèque de Saint-Laurent-Nouan (avec D. j’étais allée voir la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, elle est toujours là). Photographies de l’école (lettres de pierre) de Nouan-sur-Loire, de la coopérative des agriculteurs de Loir-et-Cher. J’avais reçu en janvier 2007 les photos de Monique Loyen : trois caves coopératives du Grésivaudan. Lors de rencontres littéraires dans cette région, habitée par les entreprises de pointe des nanotechnologies, allant d’un village à l’autre, les caves coopératives désaffectées, les vignobles ont presque tous disparu, m’avaient fait penser à celles de la Mitidja en Algérie, depuis Blida jusqu’à Sidi-Ghilès (ex-Novi) avec Chantal Lefèvre, imprimeur et libraire à Blida (Imprimerie Mauguin), c’était en septembre 2005, je les voyais au bord des routes, délabrées, abandonnées. En face de la maison d’école, à Hennaya, près de Tlemcen, une cave coopérative. Existe-t-elle encore, habitée par des paysans sans terre ? L’odeur du moût, je ne l’ai plus sentie depuis ces années-là.

 

Début avril

Lucien Igor Suleïman.

Lucien Igor Suleïman marche. Les bras tendus vers le monde, à quelques mètres de lui. Il rit. Ses yeux noirs.

 

7 avril

Ce matin, je reçois une lettre de Nora Aceval où elle raconte sa sœur Rose. Sur la photo qui figure dans Mon père, on voit les deux sœurs.

Creil, le 4 avril 2007

Ma chère Leïla,

Je sais que tu préfères la plume mais je n’y arrive pas.

Rose est née le 26 janvier 1956 à Sougueur (dpt Tiaret) d’un père pied-noir d’origine espagnole et d’une mère arabe de la tribu des Ouled Sidi Khaled. Cinquième enfant sur six, elle est la deuxième fille après Nora. Elle est morte le 9 janvier 2007. Sur la route de Sougueur.

Elle ne gardait pas de souvenirs de ce père qu’on lui a demandé de taire.

Petite, elle était maigrelette, vive, et elle avait beaucoup d’humour. Son humour a diminué au fil des ans à cause de son mariage raté et il a presque disparu à la mort de sa mère en 1991. Rose a pleuré la mort prématurée et brutale de sa mère tous les jours. Rose était très proche d’elle. La fratrie a quitté l’Algérie sauf Rose. Elle était institutrice à Sougueur (ex-Trézel) et enseignait la langue de son père, le français. Grande, belle, on la surnommait « la fille du Roumi » (Bent el-roumi). Elle aimait les mariages et dansait magnifiquement. Les femmes misaient sur elle et les Meddahates (musiciennes et chanteuses) gagnaient ainsi de l’argent.

Qui ne connaissait pas Rose ? Qui ne l’aimait pas ?

Pourtant, elle a quitté l’Algérie au début du terrorisme, dès les premières menaces déguisées après la mort de sa mère. Elle a connu la misère. Elle a réussi, par la ruse, à passer la frontière du Maroc. Sa fille aînée de 15 ans était sur son passeport. 1992, la frontière entre le Maroc et l’Algérie était ouverte. On n’a pas laissé passer sa fille aînée. Elle la confie à un ami habitant à Maghnia et elle se rend à Oujda. Elle laisse ses deux filles âgées de 6 et 12 ans et retourne à Maghnia. Les douaniers la suspectent, elle rétorque :

– J’ai laissé ma fille et on m’a dit qu’elle était malade !

On la laisse repartir. Elle trouve un passeur. Sa fille Ouicha, 15 ans, traversera la frontière dans un fût à l’arrière d’un camion.

Rose réussit à revenir au Maroc. Ses petites sont là, bien sages. Elle est en contact avec sa sœur Nora qui lui envoie un mandat pour le voyage en bus. Nora suit le parcours par téléphone. Elle-même infirmière dans un lycée, élève seule ses enfants et n’a pas d’argent. Mais pour sa sœur, elle s’endette.

Enfin, Rose récupère son aînée qui a passé la frontière en fraude. À quatre (les 3 filles et la maman) elles prennent le car pour Paris. Sa fille n’a pas de passeport. Rose tient un morceau de la robe de sa mère qu’elle appelle à son secours :

– Maman ! Aide-moi. Que les douaniers ne remarquent pas que ma fille a 15 ans et qu’elle n’a pas de passeport !

À côté d’elle une autre malheureuse. Rose lui assure qu’elle est protégée par l’invisible et que tout va bien se passer. Les femmes prient. Le douanier ne remarque rien. Elles passent.

À Paris, Nora lui réserve un comité d’accueil avec banderole et fleurs « bienvenues ».

Les frères habitant en France ne sont pas dans le secret. Ils se rangeront du côté du père des enfants qui alerte et crie au « kidnapping » de ses enfants. Rose avait la garde des enfants et il avait refusé de lui donner l’autorisation paternelle. Ça j’ai oublié de le dire. Un document important pour la douane marocaine.

Une nouvelle vie commence. Dans un premier temps chez Nora dans le logement de fonction à Chantilly. 50 m2 pour les deux sœurs et leurs enfants. Les frères absents accusent… C’est une autre histoire.

Il faudrait que tu fasses un livre sur le grand frère Leïla ! Le père, même sévère, est un père. Son instinct paternel peut faire basculer les choses ! Mais le frère a la légitimité, l’autorité sans cet amour ! C’est lui le tyran véritable pour une sœur qui ne se plie pas.

Rose survivra et fera sa vie en France. On ne l’aide pas. Elle est de nationalité française, elle ne peut prétendre au statut de réfugiée.

Mais Rose aime l’Algérie. Elle y retourne, habillée comme toujours à l’européenne, la tête et les épaules découvertes. Elle était très coquette. Un inconnu a téléphoné au grand frère de Creil pour lui dire « ta sœur vient au village avec un pantalon serré sur les fesses ». Lui, furieux, répète « ça ne se fait pas chez nous ! »

Rose résiste.

Rose est en Algérie durant les années du terrorisme. La peur, elle connaît mais elle l’affronte. Elle roule la nuit, on la traite de folle. Notre demi-sœur chez qui elle séjourne, va très mal. Fragile, elle s’évanouit quand Rose rentre tard en voiture.

Elle raconte un jour comment elle a échappé de justesse à un faux barrage entre Oran et Tiaret. Les balles ont sifflé. Mais elle recommence.

Puis en 2006, elle décide qu’elle récupérera notre ferme indûment donnée à un autre. Rose passe l’automne 2006 à courir de bureau en bureau. Le grand frère reçoit des coups de fil « ta sœur… », il est furieux. Elle veut travailler la terre que nous a laissée « papa ». Elle réclame son héritage et ose bafouer l’autorité du grand frère. Rose croyait pouvoir défier la corruption, les hommes solidaires… Il lui fallait une nouvelle folie pour survivre à sa mère. Elle charge sa voiture de ses objets préférés pour les mettre dans la petite maison qu’elle a achetée dans le village de Mellakou à proximité de son Sougueur bien-aimé, elle emporte des vêtements pour ses amies veuves et leurs enfants.

À Mellakou (ex-pallat) vivent sa sœur et sa famille maternelle. Elle les aime. On la connaît aussi à Mellakou. Pour distinguer les deux sœurs, on dit à Fadhila : Ta sœur, la vive qui conduit la voiture ou ta sœur la calme qui prend des photos et enregistre les contes ? Rose passe ses journées à Sougueur. Elle a renoué avec d’anciens voisins du temps de maman. Ces voisins ont la particularité de nous ressembler. Ils ont le sang mêlé. Le chef de famille âgé de moins de 60 ans est surnommé « Ould el Roumia », le fils de la Roumia, la Française. De père arabe et de mère française, cet homme s’est installé, avec son frère et ses deux sœurs au village, bien après l’indépendance. Ces enfants qui ont été nos camarades dans la cité étaient orphelins de père et de mère. Un généreux mécanicien aimant le vin et le travail les a élevés. Je dis le généreux mécanicien mais sans sa femme, si douce, si aimante, les orphelins de la Roumia n’auraient pas trouvé une famille qui les a aimés sans distinction.
Les deux garçons seront mécaniciens.

Les filles belles comme des lunes feront de beaux mariages. L’un des frères quitte l’Algérie pour Marseille, mais l’aîné reste au village où il aura de beaux enfants. Il épouse la nièce de sa mère adoptive et leurs enfants ont du sang « français » dans les veines. Ils sont beaux comme des princes.
Pourquoi Rose ne les quitte plus ? Certains diront qu’elle y a senti l’odeur de France ! L’odeur de ses racines ! Rose aimait tout ce qui était beau.

Un jour, elle conduit l’un des fils « du fils de la Roumia » à Tiaret et l’aide dans certaines démarches administratives. Le jour de sa mort.

Fière de ce nouvel ami à ses côtés, elle ignore les rumeurs. Cette famille est présente à la cérémonie de sa mort. La mère et la fille la pleurent, les dernières personnes à avoir vu Rose. Une voiture entre Sougueur et Tiaret qui double et la voiture de Rose en face. Au pied de la montagne carrée. Celle du saint Sid-el-Abed ; l’endroit maudit où tous les ans des dizaines de personnes meurent. Les croyances populaires disent que c’est le saint qui punit ceux qui ne font pas une prière en passant. On a transformé ce saint en sanguinaire…

J’ai vu les débris de la voiture de ma sœur. Au pied de la célèbre montagne carrée.

Elle est enterrée comme elle le souhaitait dans le même cimetière que sa mère, selon le rituel musulman.

Voilà, Leïla. Pour mon neveu, mes nièces et sa mémoire je n’ai pas parlé de ses amours.
Rose était un personnage de roman.

Je ne relis pas de crainte de ne rien envoyer sous prétexte de corrections.

Pardonne ce courrier en vrac. Imparfait dans la forme mais sincère, Leïla.

Ce fut une journée de larmes…

Je t’embrasse.

Nora

 

Jeudi 12 avril

Attentats à Alger. Lambèse la prison. Visite de Simone Veil, 1958. Daniel Timsit détenu lui parle. 2007, je rencontre Simone Veil à Paris.

Depuis hier, 33 morts à Alger, à la suite des attentats kamikazes contre le Palais du gouvernement et un commissariat de Bab Ezzouar. Al-Qaïda Maghreb, après la Tunisie et le Maroc, l’Algérie. Contre les régimes en place, contre les intérêts étrangers dans le pays, pour une République islamiste. On voit les trois jeunes kamikazes turban vert, explosifs serrés contre leur poitrine. Bientôt la France ?

Je vais voir Simone Veil, après avoir relu le livre de Daniel Timsit, Algérie, récit anachronique (éditions Bouchene, 1998) où Daniel Timsit raconte sa guerre de libération algérienne et ses prisons dont Lambèse, où Simone Veil dirige une commission d’enquête, décidée par Michelet, ministre de la Justice, à l’automne 1958. Timsit décide de lui parler parce que c’est une femme et qu’il la trouve belle. Avec d’autres détenus, il est transféré en France à Angers.

Simone Veil me parle de sa mission, de Germaine Tillion déportée elle aussi et que sa sœur connaît bien. Elle est allée à Berrouaghia, à Orléansville, Philippeville, Lambèse, Oran. « Le directeur de la prison de Philippeville m’a montré les instruments d’exécution, guillotine… si la suspension de la peine de mort était levée, tout était prêt. » À Alger, Simone Veil est logée dans un hôtel « Ça me semblait un hôtel de passe… »

Pour Simone Veil, l’indépendance de l’Algérie est inévitable. Comme d’autres, elle souhaite que les Français restent en Algérie avec un statut d’étrangers ou comme algériens. Les attentats de 1961-62 précipitent le départ massif des Français. « J’ai connu une jeune femme qui circulait comme médecin de PMI en Algérie. Son mari a été assassiné par le FLN, elle a quitté l’Algérie. Ce qui m’a frappée, c’est sa sérénité, aucune rancune. »

À propos des enfants de l’immigration, Simone Veil cite Rachida Dati, l’actuelle porte-parole de Sarkozy et souligne que l’identité française ne doit pas effacer l’autre identité. Son grand-père a exigé, par testament, un enterrement laïque. Elle dit que pour elle il y aura un rabbin mais elle ne veut pas être inhumée dans un carré juif.

Je parle du Moyen-Orient. Depuis longtemps Simone Veil souhaite un état palestinien. Elle est catastrophée par la situation actuelle, sans issue.

J’aurais aimé qu’on parle à nouveau de l’Algérie de 1958 et de l’Algérie aujourd’hui. On a évoqué les attentats d’Alger. C’était à moi d’y revenir. Mais il était midi. Je lui ai donné Femmes d’Afrique du Nord qu’elle a feuilleté. Elle sera touchée par ces femmes.

Ses yeux bleus sont beaux, attentifs.

 

25 avril

Des murs contre des peuples. Lyon, bibliothèque du 1er arrondissement, les pères, les images et les mots. Le Train bleu gare de Lyon.

Le syndrome du mur, des murs. Le mur israélien imposé à la Cisjordanie ne suit pas la ligne verte de 1967. Il avale des champs, des points d’eau, des moitiés de villages arabes, il annexe par la force, des parties importantes des territoires. L’occupation permet ainsi l’acquisition illégale de 10 à 15 % de la Cisjordanie. En Irak les murs américains s’étendent sur des centaines de kilomètres « barrière de sécurité » là aussi. « Enfermement dans des cantons séparés » disent ceux qui protestent contre l’édification de ces murs. Le mur de Berlin est tombé, d’autres s’élèvent contre des peuples suspects de terrorisme, des peuples occupés militairement, colonisés, bientôt dépecés ou dépouillés de leurs richesses naturelles. Nouvelles formes de l’impérialisme. En Afrique, les murs sont inutiles, les Chinois occupent économiquement les pays riches en pétrole, bois, cacao, coton… Une occupation pacifique qui construit avec la main d’œuvre chinoise et qui prend petit à petit le commerce de survie aux Africains qui ne sont pas au chômage. Le stade ultime de l’impérialisme capitaliste et communiste, en douceur… Les gouvernements locaux sont complices de cette supercherie néocoloniale. En Algérie, c’est le même phénomène. Personne ne proteste. La Chine communiste met en place, dans les pays en développement, une nouvelle technique d’exploitation et d’occupation contre les peuples qui n’en tirent aucun bénéfice. Un jour peut-être ?

 

27 avril

Leïla SebbarÀ Lyon, bibliothèque du 1er arrondissement, une rencontre autour du livre Mon père, organisée par Fatiha Toumi. Une belle exposition des photos des pères, elles disent autant que les textes. Ce soir-là, Sophie Bessis, Anne-Marie Langlois, Zahia Rahmani, Behja Traversac l’éditrice et rédactrice en chef de la revue Étoiles d’encre étaient présentes à la table ronde que j’animais. Une soirée intense, originale qui aurait pu durer au-delà de l’horaire imposé. Un public nombreux, attentif, curieux.

Je marche, place Bellecour, au centre de Lyon. Sous un immeuble une statue étrange : un homme nu cache son sexe avec le V de la Victoire, sur la plaque une croix de Lorraine, le texte :

17 juillet 1944
Passant va dire au monde
qu’ils sont morts pour la liberté

Un homme passe, m’arrête : « Ils oublient tout, les jeunes… Mon père m’a raconté. La Gestapo a tué des otages et elle les a laissés, là, au bord de la place toute une journée. »

 

Gare de Lyon, 28 avril

Je déjeune au Train Bleu. Le chef de rang, une belle et jeune Antillaise, me place. Je lève la tête vers les fresques du plafond, je lis :

Sousse, je vois des hommes et des femmes arabes du Sud voilées de blanc.

Alger, je vois deux danseuses en mousseline transparente (à la mode aujourd’hui), fleurs dans les cheveux, ceinture à boucle d’argent.

 

1er mai

À la radio. « Comme à la radio » chantait Brigitte Fontaine quand Arezki l’accompagnait. Les petites chansons, je les écoute, elles facilitent les gestes domestiques. La dernière chanson de Idir que j’avais entendu à Die, le jour de la transhumance, il roule les r comme j’aime. C’est la lettre d’un père à sa fille :

« Tu sais ma fille,
chez nous il y a des choses
qu’on ne dit pas…
J’écris cette lettre
pour que tu saches
que je t’aime, ma fille… »

La chanson dit que le père voudrait que sa fille s’amuse, danse comme les filles de son âge, je transcris le texte de la chanson, à peu près :

« Je suis sévère comme mon père
Tu es bonne élève
Tu ne sors pas…
Je transmets la tradition
Mais est-ce que tu es heureuse ? »

Je demanderai à Behja Traversac de lui envoyer Mon père.

 

2 mai

Marseille, agression antisémite. Irak, le marquage des civils irakiens par les soldats américains.

Parce qu’elle portait une étoile de David en pendentif, une jeune fille est agressée à Marseille. Les deux jeunes gens déchirent son tee-shirt pour inscrire sur sa peau une croix gammée et coupent une mèche de ses cheveux avec un couteau. Haine des femmes, haine des Juifs. Les femmes tondues, qu’on prive ainsi du signe de la féminité, les humilier dans les camps nazis, à la libération, en France, les filles tondues dans certaines familles parce qu’elles désobéissent à la loi patriarcale, inscrire l’infamie sur leur corps, comme on marque des bêtes pour l’abattoir.

Les soldats américains, à Qouba au nord-est de Bagdad, dans la province de Diyala, marquent des numéros à l’encre noire, correspondant à leur maison et à leur quartier, sur la peau des suspects irakiens, des civils, au cou pour les hommes, au dos de la main pour les femmes. C’est ainsi que les États-Unis avec la complicité de l’Occident tout entier sensibilisent l’Irak aux valeurs de la démocratie. Qu’on ne s’étonne pas des conséquences de tels actes. Haine, violences, chaos dans le Moyen-Orient affaibli, sinon détruit, c’était le projet initial des Américains.


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Actualisation : juillet 2007